Répression des écologistes : état des lieux

Alors que le dérèglement climatique apparaît comme l’enjeu primordial et pluriel de notre temps, ceux.celles qui ont choisi de consacrer leur vie pour l’endiguer sont de plus en plus violemment réprimé.es.

Les militant.es écologistes d’aujourd’hui seront-ils les terroristes de demain ? En 2001, l’internationalisation des attaques menées au nom du djihad et les réponses des gouvernements ont occulté un autre phénomène embryonnaire : les premières mobilisations actives pour défendre le vivant. L’Earth Liberation Front (ELF), inspiré de l’Animal Liberation Front (ALF) et créé en 1992, revendique des actions violentes (actions directes, sabotages, incendies, etc.), ce qui lui a value d’être classé en tant qu’organisation “éco-terroriste” par les services de renseignement américains. Ainsi est donc né, sous couvert de la lutte globale anti-terroriste – traduite à travers le fameux Patriot Act, la répression environnementale.

Celle-ci, au fil des années, pendant lesquelles la question climatique s’est emparée d’une place de choix dans l’agenda politique, demeure faiblement médiatisée. Une manière, peut-être, de dépolitiser (au sens propre du terme) les luttes au profit d’une écologie comportementaliste et individualiste, stratégie gagnante pour un néolibéralisme totalisant. 

Autrement dit, la radicalité est réprimée, puisqu’elle constitue, plus qu’un rapport de force, une véritable menace pour l’ordre établi. Il ne s’agit donc pas de faire montre de pathétisme et de larmoyer face à un militantisme devenu dangereux pour l’intégrité des personnes. Non, il est évident que cela implique une prise de risques sans commune mesure. Nous voudrions plutôt dénoncer le silence qui l’entoure et ses abus manifestes, oscillant entre état de droit bafoué et légalité répressive.

Une répression située et inégale

Mais qu’entend-on, exactement, par la notion de “répression écologiste” (1) ? De manière générale, on l’emploie pour désigner toutes les atteintes aux droits des militant.es (qui, certes, peuvent désobéir civilement et éprouver la conséquence de leurs actes). Cela peut aller d’une confrontation musclée avec les forces de l’ordre à l’intimidation, en passant par des formes encore plus graves, comme la censure, la traque judiciaire ou, tout bonnement, la mort.

Au premier abord, il ne fait pas de doute que la répression est ciblée et touche plus sévèrement certaines catégories d’activistes : les personnes racisées, d’ailleurs soumises directement par les inégalités climatiques ou celles résidant dans des pays au contexte politique instable. Plusieurs rapports, souvent méconnus, en attestent. Tel est le cas de celui produit par Global Witness, qui pointe les abus des gouvernements et agit pour les droits humains et écologiques des minorités, en 2019 : 212 leaders indigènes et défenseur.euses du vivant, toustes d’origine américo-latine (le Honduras en tête), ont péri du fait de leur activisme environnemental sur cette période (2). D’après l’association Front Line Defenders, ces derniers ont au moins trois fois plus de chance de se faire tuer que des militant.es dans d’autres domaines.

Les raisons convoquées et les moyens utilisés par les Etats et groupes privés sont pléthoriques. Un document intitulé “We will not be silenced” (“Nous ne seront pas réduits au silence”) et écrit sous la direction de CIVICUS Monitor, mentionne, entre autres, des interdictions de protester (il existe, dans le monde, des lois qui empêchent les mineurs de descendre dans les rues (3)), des campagnes de dénigrement orchestrées par des multinationales et même des figures étatiques ou la promotion d’un discours climatosceptique par certains médias conservateurs. Comme l’évoque le journal Reporterre, les tactiques de nature non-létales sont monnaie courante car “elles ne font pas les gros titres comme les assassinats, ce qui les rend d’autant plus utiles à ceux qui veulent écraser la dissidence” et “empêcher les gens de s’exprimer”.

Une répression qui ne dit pas son nom

Dans ce sens, on peut dire que les bruits de la répression sont largement étouffés au sein des démocraties. Au motif d’une construction historique des démocraties libérales, de nature représentative, qui a débuté aux alentours du 18e siècle, les dirigeant.es occidentaux.ales s’octroient le luxe de faire taire les opposant.es dans un silence atterrant. Lorsque ces atteintes sont rendues publiques, ils invoquent la violence légitime d’Etat, paravent à toute contestation citoyenne radicale.

En clair, la légalité est brandie en guise de légitimité, en remettant parfois totalement en cause les fondements d’un État de droit. Deux pays européens illustrent parfaitement bien ces dérives : la France et le Royaume-Uni. Ne prenons ici que des exemples succincts.

L’Etat français, déjà en retard sur ses objectifs fixés pendant l’accord de Paris en 2015 et condamné à plusieurs reprises par de hautes instances hexagonales, réprime ardemment. Les images de policiers ayant gazé à bout portant des bloqueurs écologistes en juillet 2019 sont éloquentes. La volonté affichée par des députés républicains et des marcheurs (Lrem) de faire entrer dans le cadre légal des mesures liberticides à l’égard des écologistes l’est tout autant. Au début de l’année 2021, Reporterre publiait un rapport parlementaire qui préconisait de « renforcer l’arsenal pénal » contre « les militants antiglyphosate, véganes ou antichasse », en citant les associations L214, Direct Action Everywhere, 269 Libération animale et Abolissons la vénerie. Sidérant ? C’est que les gouvernements successifs, socialiste ou macroniste, n’ont jamais hésité à déployer l’artillerie lourde pour faire taire la moindre opposition trop encombrante. En 2019, le ministère de l’Intérieur annonçait la création d’une cellule ouvertement destinée à protéger les agriculteurs.rices “des individus [qui] s’introduisent dans leurs exploitations agricoles et les bloquent”. En 2012, sous la présidence de François Hollande, la Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes était soumise à une tentative de démantèlement manu militari. Deux ans plus tard, le 26 octobre 2014, le militant écologiste Rémi Fraisse est tué à Sivens par une grenade assourdissante OF-F1, déjà utilisée durant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, les militant.es basé.es sur le site nucléaire de Bure ont fait l’objet d’une ultra-surveillance de la part des services de renseignement (en tout, on dénombre plus de 16 ans de temps d’écoute téléphonique cumulés par les autorités) et ont été jugé.es en juin dernier pour “association de malfaiteurs”. La confusion entre activisme écologiste et lutte anti-terroriste, durcie depuis les attentats de 2015, est patente.

De l’autre côté de la Manche, où l’on vante généralement les vertus du maintien de l’ordre “à l’anglaise » (y compris du côté des écolos…), le gouvernement Johnson criminalisait une action pacifique du mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion. 3500 personnes furent arrêtées et plus de 2 000 traduites en justice.

Force est de constater qu’à l’aube d’une massification des mouvements climat, la répression s’est considérablement accrue. Au vu des évènements récents, des feux grecs aux inondations chinoises, allemandes ou belges, des avertissements de plus en plus cinglants du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et de l’inaction des États, il ne fait pas de doute que la mobilisation va grandir. Et, avec elle, une accentuation générale et concertée de la répression écologiste.

(1) Nous reviendrons plus tard et plus en détails sur celle-ci.

(2) Signalons, toutefois, le travail du quotidien anglais The Guardian, qui répertorie assez correctement la répression écologiste. Voir l’article : “Environmental defenders being killed in record numbers globally, new research reveals”, paru le 13 juillet 2017.

(3) Voir le rapport “We will not be silenced”, en libre accès.

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