INFORMER N’EST PLUS UN DROIT

Malgré un habitus nauséabond commun à la plupart des journalistes mainstream, la répression de l’information ne peut être justifiée et doit immédiatement cesser.

De la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 à la Charte de Munich en 1971 (1), les droits fondamentaux (et les devoirs) du journalisme sont pleinement consacrés. Mais ce contre-pouvoir n’a pas la grâce du pouvoir d’Etat et se retrouve, de fait, aliéné par une répression active et passive. A cela vient se superposer une distinction entre la répression du journalisme en tant que praxis (il accompagne la transformation de la société) et des journalistes en tant que corps libérés et dignes (au sens de la dignitas romaine).

Le corps du journaliste est soumis à d’incroyable violences, notamment policières. La manifestation, traditionnellement couverte par une multitude de médias, est devenue le lieu de la répression manifeste par excellence. Un rapport d’Amnesty International fait figurer en tête les attaques physiques contre les journalistes et mentionne la mort du jeune Syrien Abd al-Ghani Ka’ake qui fut tué par balle par un soldat du régime alors qu’il filmait des scènes d’affrontements. Le baromètre 2020 de Reporters sans frontières témoigne d’une tendance inquiétante : en 2020, 7 journalistes ont trouvé la mort au cours de manifestations. Dans cette logique, leur fameux classement annuel fait état d’une nette dégradation des conditions d’exercice de la profession, la liberté de la presse se voyant restreinte dans 73 % des cas. Surtout les rapporteurs constatent que “les agressions  contre les journalistes et les interpellations abusives se sont notamment multipliées en Allemagne, en France (34e), en Italie (41e), en Pologne (64e, -2), en Grèce (70e, -5) , en Serbie (93e) et en Bulgarie (112e, -1). L’Europe n’épargne pas ses journalistes et contrevient donc à ses principes.

En France, les journalistes sont désormais des cibles régulières de la répression policière : coups de matraque, tirs de LBD et de grenades lacrymogènes, destructions de matériel et interpellations sans motif valable. Le nouveau schéma du maintien de l’ordre produit par le Ministère de l’intérieur il y a un an et son prolongement, la “Loi de sécurité globale”, qui entravaient initialement le droit de rendre compte des tensions au cours des rassemblements, contribuent à installer un climat répressif. Encore une fois, les rétropédalages des autorités au nom de la sacro-sainte liberté de la presse n’efface pas une volonté de se débarrasser des journalistes indépendants, la plupart du temps sommés de présenter une carte de presse.

Réprimer à bas bruit

A ce titre, les autorités n’hésitent à s’en prendre à l’information dissidente. Cela affecte en particulier les médias indépendants (2), c’est-à-dire qui ne dépendent d’aucune manne financière et peuvent ainsi se permettre de dénoncer sans craindre une pression hiérarchique. En théorie. Il y a ces médias libres et de notoriété désormais publique, tels que Mediapart qui mettent à mal la domination totalisante des puissants à travers des enquêtes et révélations parfois retentissantes. Il y a également ces médias libres méconnus et locaux, qui s’attaquent eux-aussi aux intérêts politico-financiers mais qui le paient chèrement. Ricochets, média participatif situé dans la Drôme doit faire face à une plainte du préfet pour avoir osé publier un texte solidaire des saboteurs d’antennes-relais 5G, quand la journaliste bretonne Morgane Large, qui enquête sur l’agro-industrie, est intimidée à la fois par les agriculteurs locaux et les pouvoirs publics. La création de la cellule Déméter dans le but de surveiller étroitement les agissements des critiques du modèle agricole conventionnel, s’étend en effet facilement aux journalistes trop audacieux.

Amnesty International y ajoute les menaces d’emprisonnement, la surveillance numérique ou encore les excès législatifs (par exemple, le délit de diffamation est habilement détourné afin d’en accuser les journalistes auteurs d’articles compromettants). L’Etat russe, en plus d’une rhétorique anti-occidentale et anti-libérale au nom de la souveraineté nationale, de l’appuie idéologique de l’Eglise orthodoxe, se distingue par son usage disproportionné de l’arsenal législatif, juridique ou économique. La “loi sur les agents venus de l’étranger” (“foreign agent law”), entrée en vigueur en 2012 et étendue aux médias en 2017, la création d’une Commission sur les ingérences étrangères dans affaires intérieures diligentée par la Douma (3), l’entité étatique ouvertement appelée “Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l’information et des médias de masse” ou Roskomnadzor et les groupes pétroliers qui soutiennent le Kremlin dans sa politique de répression sont un pied-de-nez majestueux à l’égard du journalisme.

La répression à bas bruit est enfin symbolisée par l’emprise du mécénat et des grandes fortunes sur les organes médiatiques. Aux Etats-Unis, la part du financement privé dans l’audiovisuel représente 64,2 % de ses revenus. En France, 36 milliardaires de l’industrie (recensés au classement Challenges et Forbes), grandes familles, banques voire institutions religieuses détiennent plus de 90 % des médias. Cella laisse place à la censure, aux nomination orientées dans les rédactions, aux licenciements, au maillage publicitaire ou au mutisme éditorial.

Une autre répression

Mais n’y a-t-il pas une part de légitimité dans cette répression ? Le philosophe Pierre-Paul Royer-Collard considérait ainsi  que la liberté de la presse ne se réalisait pas seulement dans son exercice mais aussi dans la défiance dont elle doit faire l’objet. Autrement dit, le phénomène de répression est déplacé vers le contrôle citoyen. En ce sens, la défiance généralisée envers les journalistes n’a rien d’anormal ou de préoccupant. C’est au contraire la démonstration d’un nécessaire renouvellement de la manière dont l’information joue son rôle de contre-information étatique et intéressée. Si les médias deviennent réellement et massivement des contre-pouvoir, comme le propose l’ouvrage de l’économiste Julia Cagé et du juriste Benoît Huet L’Information est un bien public. Refonder la propriété des médias (Seuil, 2021), c’est-à-dire démocratisés et démocratiques, la répression qui abîme, musèle, tue sera destituée.

(1) Texte européen qui définit la déontologie du journalisme.

(2) Une carte inversée de celle du Monde diplomatique “qui possède quoi ?” a été produite par le mensuel “L’Âge de faire” et lancée par le journal “Le Ravi” : https://reporterre.net/Les-medias-libres-existent-voici-leur-carte

(3) Parlement russe.

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