D’une Zad à l’autre, d’une répression à l’autre

Au cours de la dernière décennie, la répression des zones à défendre (ZAD) est devenue le péché-mignon des autorités. Certainement faut-il y voir la crainte que ces luttes inspirent.

En février dernier, des dizaines de forces de l’ordre procédaient à l’expulsion de la Zad du Triangle de Gonesse, dans le Val d’Oise.
Palice Jékowski / Instagram

La notion de ZAD, dont les milieux libres anarchistes peuvent historiquement le plus se rapprocher, fait saigner les oreilles des dirigeants et dirigeantes. Après l’abandon du projet d’aéroport du Grand-Ouest dans le pays de la Loire, l’actuel président de la République s’enorgueillissait : “Je ne veux plus voir ce genre de ZAD en France”. Par ce message, l’objectif n’était pas de prévenir d’autres grands projets inutiles et imposés (GP2I) mais bien d’adresser un signal aux futur.es militant.es trop sulfureux.seuses.

La létalité contre la liberté

Ce discours, les zadistes l’ont intégré à force de fermeté policière. Ici, je propose de lister quelques exemples afin de mettre en avant l’armada humaine déployée lors des évacuations successives de ces lieux de lutte, en France, en Belgique ou en Suisse depuis 2009 (1)  :

  • Zad de Notre-Dame-des-Landes à Nantes, en lutte contre la destruction d’un aéroport (2009-2018) :
    • En 2012 : 2 000 gendarmes (500 d’après le ministère de l’Intérieur) contre 200 à 300 activistes.
    • En 2018 : 2 500 gendarmes contre 250 occupant.es (rejoint.es par d’autres activistes), dont 272 blessé.es.
  • Zad anti-éolienne de l’Amassada en Aveyron (2010-2019) : une dizaine de fourgonnettes de gendarmerie mobile, 2 blindés, 150 gendarmes mobiles contre une cinquantaine de manifestant.es.
  • Zad en lutte contre Projet Grand Contournement Ouest de Strasbourg (2017-2019) : 500 policiers.
  • Zad d’Arlon, en Belgique (2019-2021) : 150 policiers.
  • Zad de Gonesse (février 2021) : une vingtaine de camions de CRS contre une trentaine d’occupant.es, dont 24 seront emmené.es au commissariat de Pontoise.
  • Zad du Carnet contre le Projet d’aménagement du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire à Frossay (2020-2021) : 400 gendarmes (800 gendarmes selon le collectif Stop Carnet), contre une cinquantaine d’occupant.es.
  • Zad de la Colline, en Suisse (2020-2021) : une centaine de policiers.
  • Proto-zad du bois Lejuc, à Bure, contre le projet d’enfouissement Cigéo (février 2018) : 500 gendarmes pour 15 opposant.es.

Le rapport de force est systématiquement disproportionné entre les deux parties. 

Leur équipement, leurs armes, leur entrainement, leur savoir-faire et leur organisation garantissent aux forces de l’ordre une supériorité tactique évidente”, analyse P. Subra (2). Les démonstrations de puissance de la part de l’Etat prennent leur substance non seulement dans les moyens humains mis à contribution mais aussi les usages massifs d’armes en apparence “non-létales”. En 10 jours, un total de 11 000 projectiles et de 8 000 grenades lacrymogènes a été lancé sur les zadistes de NDDL, entre autres.

Cependant, nuance-t-il, une telle répression comporte un coût politique et matériel conséquent. D’un côté, le risque de “dérapage”, qui a atteint son paroxysme avec la mort de Rémi Fraisse en 2014 et, de l’autre, celui de dilemmes physiques (le contexte sécuritaire français nécessite un surcroît humain tout à fait extraordinaire ; la ZAD ajoute à ce besoin quantitatif). La répression contient alors la répression.

La justice réprime aussi

Pour empêcher de telles déconvenues, ces zones d’occupation sont placées sous haute surveillance policière. Les RG, d’après des témoignages de militant.es, se rendent régulièrement sur les lieux en restant à distance. Sur la Zad du Carnet, un important dispositif de vidéo-surveillance avait été disséminé de manière éparse, dans des faux troncs d’arbre ou des fausses pierres.

Après les expulsions, la répression ne faiblit pas pour autant. Entre avril et juin 2018, 9 zadistes de NDDL ont été condamné.es à de la prison ferme, dont l’un.e à hauteur de 2 ans, en plus d’une interdiction de territoire pendant 5 ans. Malgré le rejet par la cour d’appel de Montpellier de la décision rendue par le tribunal correctionnel de Rodez en première instance, 4 militant.es anti-éoliens de l’Amassada avaient été initialement condamné.es à des peines d’emprisonnement allant de 4 à 7 ans.

Dans la tentative de Zad au bois Lejuc (tentative, car les acteurs et actrices de la lutte réfutent l’emploi de ce terme), occupé puis expulsé à plusieurs reprises, les charges incriminant les militant.es sont terrifiantes. Le dossier, jugé en juin dernier, a envoyé en justice pour “associations de malfaiteurs” (3) et interdit temporairement de résidence dans certaines communes en Haute-Marne quelque-un.unes d’entre eux et elles (mises en causes pour d’autres faits) . En parallèle, l’institution judiciaire et la gendarmerie ont procédé à 16 ans d’écoute téléphonique cumulés.

Aux brutalités des forces de l’ordre, succède ici l’impitoyabilité de la justice.

Normalisation

Face à une répression plurielle, les militant.es ayant choisi comme point de chute la zone à défendre se mettent à reconsidérer leurs actions. Et cela nourrit des dissensions, à l’instar du questionnement autour de la continuation ou non de la lutte post-aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

En avril 2018, les propriétaires qui avaient refusé de soumettre leurs hectares de terre à l’utilisation privée, se sont accordés sur des baux précaires avec les autorités. Autrement dit, leur présence sur les lieux a été légalisée, entraînant une série de critiques émises par des zadistes hostiles à ce mouvement. Pour eux, le danger d’une normalisation industrielle agricole, même dans le cadre de la création d’expérimentations potentiellement plus extensives, est réel ; cette concession reviendrait à entériner la lutte, sous prétexte d’une victoire.

Derrière ces dissensions, se dissimule une répression métamorphe. Avant d’affecter des êtres humains, elle réprime plus généralement le vivant tout entier, à travers les projets inutiles et leurs conséquences mortifères. Elle demeure à visage humain – bien qu’elle soit inhumaine – la plupart du temps et, aussi brutale et asphyxiante qu’elle est, elle admet ses limites par sa manifestation même. En référence au massacre de la Commune de Paris, lundi matin écrit ainsi : “Le premier acte du gouvernement représentatif fut donc le massacre et le bannissement de tout ce qu’il ne pouvait pas représenter, quelques 20 000 mort.e.s et 5 000 banni.e.s”.

(1) Il s’agit d’un simple décompte non-exhaustif et réalisé grâce aux sources officielles et aux articles de presse. Celui-ci n’a aucune valeur académique et est de nature approximative. Il comprend le nombre de ressources humaines employées pendant les évacuations des lieux d’occupation.

(2) SUBRA, Philippe, “De Notre-Dame-des-Landes à Bure, la folle décennie des “zones à défendre” (2008-2017)”, in Hérodote, 2017, p 11-30.

(3) Sur ce chef d’accusation, voir l’article 450-1 du Code pénal : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006418851/

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