D’une Zad à l’autre, d’une répression à l’autre

Au cours de la dernière décennie, la répression des zones à défendre (ZAD) est devenue le péché-mignon des autorités. Certainement faut-il y voir la crainte que ces luttes inspirent.

En février dernier, des dizaines de forces de l’ordre procédaient à l’expulsion de la Zad du Triangle de Gonesse, dans le Val d’Oise.
Palice Jékowski / Instagram

La notion de ZAD, dont les milieux libres anarchistes peuvent historiquement le plus se rapprocher, fait saigner les oreilles des dirigeants et dirigeantes. Après l’abandon du projet d’aéroport du Grand-Ouest dans le pays de la Loire, l’actuel président de la République s’enorgueillissait : “Je ne veux plus voir ce genre de ZAD en France”. Par ce message, l’objectif n’était pas de prévenir d’autres grands projets inutiles et imposés (GP2I) mais bien d’adresser un signal aux futur.es militant.es trop sulfureux.seuses.

La létalité contre la liberté

Ce discours, les zadistes l’ont intégré à force de fermeté policière. Ici, je propose de lister quelques exemples afin de mettre en avant l’armada humaine déployée lors des évacuations successives de ces lieux de lutte, en France, en Belgique ou en Suisse depuis 2009 (1)  :

  • Zad de Notre-Dame-des-Landes à Nantes, en lutte contre la destruction d’un aéroport (2009-2018) :
    • En 2012 : 2 000 gendarmes (500 d’après le ministère de l’Intérieur) contre 200 à 300 activistes.
    • En 2018 : 2 500 gendarmes contre 250 occupant.es (rejoint.es par d’autres activistes), dont 272 blessé.es.
  • Zad anti-éolienne de l’Amassada en Aveyron (2010-2019) : une dizaine de fourgonnettes de gendarmerie mobile, 2 blindés, 150 gendarmes mobiles contre une cinquantaine de manifestant.es.
  • Zad en lutte contre Projet Grand Contournement Ouest de Strasbourg (2017-2019) : 500 policiers.
  • Zad d’Arlon, en Belgique (2019-2021) : 150 policiers.
  • Zad de Gonesse (février 2021) : une vingtaine de camions de CRS contre une trentaine d’occupant.es, dont 24 seront emmené.es au commissariat de Pontoise.
  • Zad du Carnet contre le Projet d’aménagement du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire à Frossay (2020-2021) : 400 gendarmes (800 gendarmes selon le collectif Stop Carnet), contre une cinquantaine d’occupant.es.
  • Zad de la Colline, en Suisse (2020-2021) : une centaine de policiers.
  • Proto-zad du bois Lejuc, à Bure, contre le projet d’enfouissement Cigéo (février 2018) : 500 gendarmes pour 15 opposant.es.

Le rapport de force est systématiquement disproportionné entre les deux parties. 

Leur équipement, leurs armes, leur entrainement, leur savoir-faire et leur organisation garantissent aux forces de l’ordre une supériorité tactique évidente”, analyse P. Subra (2). Les démonstrations de puissance de la part de l’Etat prennent leur substance non seulement dans les moyens humains mis à contribution mais aussi les usages massifs d’armes en apparence “non-létales”. En 10 jours, un total de 11 000 projectiles et de 8 000 grenades lacrymogènes a été lancé sur les zadistes de NDDL, entre autres.

Cependant, nuance-t-il, une telle répression comporte un coût politique et matériel conséquent. D’un côté, le risque de “dérapage”, qui a atteint son paroxysme avec la mort de Rémi Fraisse en 2014 et, de l’autre, celui de dilemmes physiques (le contexte sécuritaire français nécessite un surcroît humain tout à fait extraordinaire ; la ZAD ajoute à ce besoin quantitatif). La répression contient alors la répression.

La justice réprime aussi

Pour empêcher de telles déconvenues, ces zones d’occupation sont placées sous haute surveillance policière. Les RG, d’après des témoignages de militant.es, se rendent régulièrement sur les lieux en restant à distance. Sur la Zad du Carnet, un important dispositif de vidéo-surveillance avait été disséminé de manière éparse, dans des faux troncs d’arbre ou des fausses pierres.

Après les expulsions, la répression ne faiblit pas pour autant. Entre avril et juin 2018, 9 zadistes de NDDL ont été condamné.es à de la prison ferme, dont l’un.e à hauteur de 2 ans, en plus d’une interdiction de territoire pendant 5 ans. Malgré le rejet par la cour d’appel de Montpellier de la décision rendue par le tribunal correctionnel de Rodez en première instance, 4 militant.es anti-éoliens de l’Amassada avaient été initialement condamné.es à des peines d’emprisonnement allant de 4 à 7 ans.

Dans la tentative de Zad au bois Lejuc (tentative, car les acteurs et actrices de la lutte réfutent l’emploi de ce terme), occupé puis expulsé à plusieurs reprises, les charges incriminant les militant.es sont terrifiantes. Le dossier, jugé en juin dernier, a envoyé en justice pour “associations de malfaiteurs” (3) et interdit temporairement de résidence dans certaines communes en Haute-Marne quelque-un.unes d’entre eux et elles (mises en causes pour d’autres faits) . En parallèle, l’institution judiciaire et la gendarmerie ont procédé à 16 ans d’écoute téléphonique cumulés.

Aux brutalités des forces de l’ordre, succède ici l’impitoyabilité de la justice.

Normalisation

Face à une répression plurielle, les militant.es ayant choisi comme point de chute la zone à défendre se mettent à reconsidérer leurs actions. Et cela nourrit des dissensions, à l’instar du questionnement autour de la continuation ou non de la lutte post-aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

En avril 2018, les propriétaires qui avaient refusé de soumettre leurs hectares de terre à l’utilisation privée, se sont accordés sur des baux précaires avec les autorités. Autrement dit, leur présence sur les lieux a été légalisée, entraînant une série de critiques émises par des zadistes hostiles à ce mouvement. Pour eux, le danger d’une normalisation industrielle agricole, même dans le cadre de la création d’expérimentations potentiellement plus extensives, est réel ; cette concession reviendrait à entériner la lutte, sous prétexte d’une victoire.

Derrière ces dissensions, se dissimule une répression métamorphe. Avant d’affecter des êtres humains, elle réprime plus généralement le vivant tout entier, à travers les projets inutiles et leurs conséquences mortifères. Elle demeure à visage humain – bien qu’elle soit inhumaine – la plupart du temps et, aussi brutale et asphyxiante qu’elle est, elle admet ses limites par sa manifestation même. En référence au massacre de la Commune de Paris, lundi matin écrit ainsi : “Le premier acte du gouvernement représentatif fut donc le massacre et le bannissement de tout ce qu’il ne pouvait pas représenter, quelques 20 000 mort.e.s et 5 000 banni.e.s”.

(1) Il s’agit d’un simple décompte non-exhaustif et réalisé grâce aux sources officielles et aux articles de presse. Celui-ci n’a aucune valeur académique et est de nature approximative. Il comprend le nombre de ressources humaines employées pendant les évacuations des lieux d’occupation.

(2) SUBRA, Philippe, “De Notre-Dame-des-Landes à Bure, la folle décennie des “zones à défendre” (2008-2017)”, in Hérodote, 2017, p 11-30.

(3) Sur ce chef d’accusation, voir l’article 450-1 du Code pénal : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006418851/

INFORMER N’EST PLUS UN DROIT

Malgré un habitus nauséabond commun à la plupart des journalistes mainstream, la répression de l’information ne peut être justifiée et doit immédiatement cesser.

De la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 à la Charte de Munich en 1971 (1), les droits fondamentaux (et les devoirs) du journalisme sont pleinement consacrés. Mais ce contre-pouvoir n’a pas la grâce du pouvoir d’Etat et se retrouve, de fait, aliéné par une répression active et passive. A cela vient se superposer une distinction entre la répression du journalisme en tant que praxis (il accompagne la transformation de la société) et des journalistes en tant que corps libérés et dignes (au sens de la dignitas romaine).

Le corps du journaliste est soumis à d’incroyable violences, notamment policières. La manifestation, traditionnellement couverte par une multitude de médias, est devenue le lieu de la répression manifeste par excellence. Un rapport d’Amnesty International fait figurer en tête les attaques physiques contre les journalistes et mentionne la mort du jeune Syrien Abd al-Ghani Ka’ake qui fut tué par balle par un soldat du régime alors qu’il filmait des scènes d’affrontements. Le baromètre 2020 de Reporters sans frontières témoigne d’une tendance inquiétante : en 2020, 7 journalistes ont trouvé la mort au cours de manifestations. Dans cette logique, leur fameux classement annuel fait état d’une nette dégradation des conditions d’exercice de la profession, la liberté de la presse se voyant restreinte dans 73 % des cas. Surtout les rapporteurs constatent que “les agressions  contre les journalistes et les interpellations abusives se sont notamment multipliées en Allemagne, en France (34e), en Italie (41e), en Pologne (64e, -2), en Grèce (70e, -5) , en Serbie (93e) et en Bulgarie (112e, -1). L’Europe n’épargne pas ses journalistes et contrevient donc à ses principes.

En France, les journalistes sont désormais des cibles régulières de la répression policière : coups de matraque, tirs de LBD et de grenades lacrymogènes, destructions de matériel et interpellations sans motif valable. Le nouveau schéma du maintien de l’ordre produit par le Ministère de l’intérieur il y a un an et son prolongement, la “Loi de sécurité globale”, qui entravaient initialement le droit de rendre compte des tensions au cours des rassemblements, contribuent à installer un climat répressif. Encore une fois, les rétropédalages des autorités au nom de la sacro-sainte liberté de la presse n’efface pas une volonté de se débarrasser des journalistes indépendants, la plupart du temps sommés de présenter une carte de presse.

Réprimer à bas bruit

A ce titre, les autorités n’hésitent à s’en prendre à l’information dissidente. Cela affecte en particulier les médias indépendants (2), c’est-à-dire qui ne dépendent d’aucune manne financière et peuvent ainsi se permettre de dénoncer sans craindre une pression hiérarchique. En théorie. Il y a ces médias libres et de notoriété désormais publique, tels que Mediapart qui mettent à mal la domination totalisante des puissants à travers des enquêtes et révélations parfois retentissantes. Il y a également ces médias libres méconnus et locaux, qui s’attaquent eux-aussi aux intérêts politico-financiers mais qui le paient chèrement. Ricochets, média participatif situé dans la Drôme doit faire face à une plainte du préfet pour avoir osé publier un texte solidaire des saboteurs d’antennes-relais 5G, quand la journaliste bretonne Morgane Large, qui enquête sur l’agro-industrie, est intimidée à la fois par les agriculteurs locaux et les pouvoirs publics. La création de la cellule Déméter dans le but de surveiller étroitement les agissements des critiques du modèle agricole conventionnel, s’étend en effet facilement aux journalistes trop audacieux.

Amnesty International y ajoute les menaces d’emprisonnement, la surveillance numérique ou encore les excès législatifs (par exemple, le délit de diffamation est habilement détourné afin d’en accuser les journalistes auteurs d’articles compromettants). L’Etat russe, en plus d’une rhétorique anti-occidentale et anti-libérale au nom de la souveraineté nationale, de l’appuie idéologique de l’Eglise orthodoxe, se distingue par son usage disproportionné de l’arsenal législatif, juridique ou économique. La “loi sur les agents venus de l’étranger” (“foreign agent law”), entrée en vigueur en 2012 et étendue aux médias en 2017, la création d’une Commission sur les ingérences étrangères dans affaires intérieures diligentée par la Douma (3), l’entité étatique ouvertement appelée “Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l’information et des médias de masse” ou Roskomnadzor et les groupes pétroliers qui soutiennent le Kremlin dans sa politique de répression sont un pied-de-nez majestueux à l’égard du journalisme.

La répression à bas bruit est enfin symbolisée par l’emprise du mécénat et des grandes fortunes sur les organes médiatiques. Aux Etats-Unis, la part du financement privé dans l’audiovisuel représente 64,2 % de ses revenus. En France, 36 milliardaires de l’industrie (recensés au classement Challenges et Forbes), grandes familles, banques voire institutions religieuses détiennent plus de 90 % des médias. Cella laisse place à la censure, aux nomination orientées dans les rédactions, aux licenciements, au maillage publicitaire ou au mutisme éditorial.

Une autre répression

Mais n’y a-t-il pas une part de légitimité dans cette répression ? Le philosophe Pierre-Paul Royer-Collard considérait ainsi  que la liberté de la presse ne se réalisait pas seulement dans son exercice mais aussi dans la défiance dont elle doit faire l’objet. Autrement dit, le phénomène de répression est déplacé vers le contrôle citoyen. En ce sens, la défiance généralisée envers les journalistes n’a rien d’anormal ou de préoccupant. C’est au contraire la démonstration d’un nécessaire renouvellement de la manière dont l’information joue son rôle de contre-information étatique et intéressée. Si les médias deviennent réellement et massivement des contre-pouvoir, comme le propose l’ouvrage de l’économiste Julia Cagé et du juriste Benoît Huet L’Information est un bien public. Refonder la propriété des médias (Seuil, 2021), c’est-à-dire démocratisés et démocratiques, la répression qui abîme, musèle, tue sera destituée.

(1) Texte européen qui définit la déontologie du journalisme.

(2) Une carte inversée de celle du Monde diplomatique “qui possède quoi ?” a été produite par le mensuel “L’Âge de faire” et lancée par le journal “Le Ravi” : https://reporterre.net/Les-medias-libres-existent-voici-leur-carte

(3) Parlement russe.

Manifester est devenu un acte criminel

Le droit de manifester, après avoir fait l’histoire, est désormais reconnu internationalement. Pourtant, la rue ne nous appartiendra bientôt plus.

On ne compte plus les articles de presse, les tribunes politiques ou les rapports dénonçant la répression galopante et diffuse d’un droit fondamental : celui de crier son désaccord en battant le pavé. Il y a, certes, les Etats où la question ne se pose même pas : la Chine ou les autocraties arabes ne sont pas connues pour leur souplesse en matière de libertés. Il serait néanmoins réducteur de se convertir à cette vision des choses, largement biaisée par un certain regard occidentalisé sur ce que devrait être la marche du monde (les Algérien.nes n’ont ils pas manifesté par millions depuis 2019, et ce, chaque vendredi ?).

Par contre, les pays qui se targuent d’offrir à leurs citoyen.nes un large éventail de libertés, sont loin de montrer patte blanche. Ce hiatus reviendra, d’ailleurs, à plusieurs reprises sur ce blog : les démocraties actuelles sombrent souvent dans ce que nous appellerons le “paradoxe démocratique”, qui désigne le dévoiement logique des fondements démocratiques de ces régimes.

Pour tous.tes

S’exprimer librement, sans avoir à se justifier de tel ou tel propos, pouvoir contredire et contester une politique sans en être empêché.e : manifester est le contre-pouvoir par excellence, puisqu’il est accessible à tous.tes – en droit. Moults textes le consacrent, tels que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dans son article 10 (“Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi”), la Convention européenne des droits de l’homme (article 10 et 11), par les articles 21 et 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ou encore par le premier amendement du Bill of Rights américain.

Si ce droit fait autant consensus, c’est qu’il est à la fois l’arme qui a permis de triompher (la marche pour les droits civiques, en 1963 ; la marche du sel, menée par Ghandi, en 1930) et le fruit de ces mêmes combats.

Un droit attaqué de toutes parts

Mais ce droit perd de sa splendeur. Au-delà de quelques voix qui s’élèvent contre l’inefficacité présumée des manifestations, décrites comme faisant le jeu de l’Etat car intrinsèquement non-violentes (Peter Gelderloos, Comment la non-violence protège l’État, 2018), il demeure préoccupant qu’il soit devenu une cible privilégiée des autorités. Ici, la France se distingue encore.

Cette érosion (remarquable) du droit de marcher et de scander des slogans de manière légale et pacifique s’est accélérée depuis 2015 (cette date symbolise un tournant sécuritaire irréversible). Un rapport parlementaire, paru en mai 2015, préconisait ainsi l’instauration d’une interdiction administrative de manifester. On sortait alors du cadre judiciaire (en droit français, on parle d’un système juridictionnel à deux étages, avec les juridictions ordinaires d’un côté et les juridictions administratives, de l’autre) pour donner des prérogatives autrefois judiciaires à l’institution policière. Revenue sur la table en 2019 lors du mouvement des Gilets jaunes et le vote d’une loi dite “anti-casseurs” (loi du 13 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations), cette disposition a finalement été censurée par le Conseil Constitutionnel.

L’année 2019 a bouleversé l’acte de manifester sur le territoire français. Il semble, en effet, que l’on assiste (ou, du moins, que l’on pourrait craindre de voir advenir) à un déplacement de la conception de l’ordre public. Pierrick Gardien évoque le passage d’une “philosophie libérale, marqué[e] par le refus des dispositifs d’interdiction et autorisation administratives préalable pour préférer une logique pénale […] à l’interdiction préventive de l’activité”. “Par voie de conséquence, les garanties d’une procédure pénale, contradictoire ; devant un magistrat seraient remplacées par une procédure unilatérale, non-contradictoire, et intégralement maîtrisée par l’autorité préfectorale”, s’inquiète-t-il. L’exemple de la manifestation contre la loi sécurité globale du 12 décembre 2020, décryptée par Médiapart, démontre l’irruption du motif préventif dans la doctrine du maintien de l’ordre : sur 142 interpellations, 113 individus n’ont pas été poursuivis par la justice et 5 seulement ont été condamnés. Amnesty pointe l’instrumentalisation et l’emploi abusif d’outils pénaux et législatifs pour légitimer des arrestations, des détentions, des amendes, voire l“’harcèlement de manifestant.es”, coupables d’avoir organisé ou participé à des rassemblements publics. 

En outre, en faisant de ces rendez-vous hebdomadaires de véritables traquenards policiers, étendant les catégories de forces de l’ordre autorisées à intervenir en cas de débordements, le gouvernement n’a pas seulement outre-passé l’Etat de droit : il a implicitement mis en place un frein psychologique à aller manifester. Les arrestations réalisées en amont des mobilisations ou les violences accrues commises par les policiers dissuadent les citoyen.nes de descendre dans la rue. Les risques encourus peuvent devenir démesurés par rapport aux bénéfices obtenus.

Dans cette veine, le gouvernement conservateur britannique a récemment mis à l’étude une nouvelle loi intitulée “police, crime et peines” qui vise à criminaliser les “troubles sérieux” à l’ordre public (les peines pouvant aller jusqu’à 10 ans d’emprisonnement), à donner à la police la possibilité d’imposer ses conditions aux organisateur.rices des manifestations ou encore au secrétaire d’État à l’Intérieur (deuxième fonction la plus importante du Cabinet après celle du Premier ministre) le pouvoir discrétionnaire de choisir quelles manifestations sont légitimes ou non. Comme cet auteur le souligne ici, des lois existent déjà pour se prémunir d’éventuels comportements violents, raison systématiquement invoquée afin de justifier de ces politiques répressives.

A ces perspectives peu radieuses s’ajoutent des régressions. Aux Etats-Unis, plusieurs Etats ont déjà manifesté par voie constitutionnelle leur volonté de museler les manifestations. Depuis 2016, 226 projets de loi portant sur la liberté d’expression et d’association ont été examinés par 45 Etats, d’après un recensement de l’International Center for Not-for-Profit Law (ICNL). En Floride, par exemple, “tout groupe de manifestants de plus de trois personnes peut être poursuivi en justice si l’un de ses membres est responsable de dommage sur un bien privé”, relate le Los Angeles Times. Les élus du Missouri ont également approuvé un texte de loi en mai dernier qui pourrait transformer le fait de protester en un acte criminel dans certaines circonstances. Il ne fait pas de doute que de telles restrictions ne s’appliquent pas à tout le monde dans les mêmes proportions : ces législations surviennent après le vaste mouvement Black Lives Matter du printemps 2020 et visent ouvertement à priver les afro-américains de droits élémentaires pour lesquels leurs aînés ont payé de leur vie.

Vers un essoufflement démocratique ?

Un point commun recoupe l’ensemble de ces évolutions législatives : le contexte d’épidémie globale. Avec l’hypothèse branlante du « malgré eux”, les dirigeant.es se sont servi de cette crise afin d’imposer des mesures qui paraissaient encore saugrenues un an auparavant. Le gouvernement français n’a, par exemple, pas procédé au déconfinement de la population en même temps que celui du droit à la liberté de réunion pacifique. Lorsque la première pouvait, de nouveau et sous certaines conditions, circuler librement, le deuxième a dû attendre un mois de plus (13 juin 2020) pour sortir de sa léthargie.

On peut s’interroger sur ces dérives. Quelles motivations poussent les dirigeant.es à laisser agir arbitrairement la police dans la rue, nôtre par essence ? En même temps d’une tentative de dépolitisation des luttes par leur entrée dans le droit commun, la répression des manifestations s’explique par des raisons politiques. Les manifestant.es, du fait de leur opinion, sont assimilé.es non plus à des citoyen.nes exerçant leur droit mais à des ennemis de l’intérieur. Le philosophe François Dupuis-Déri, dans Broyer du noir. Manifestation et répression policière au Québec, avance l’argument de la déviance, qui ferait des protestataires des individus non-conformes au regard des normes établies et jugés comme tels par la société. Une norme, qui serait ici celle de la passivité démocratique.

Répression des écologistes : état des lieux

Alors que le dérèglement climatique apparaît comme l’enjeu primordial et pluriel de notre temps, ceux.celles qui ont choisi de consacrer leur vie pour l’endiguer sont de plus en plus violemment réprimé.es.

Les militant.es écologistes d’aujourd’hui seront-ils les terroristes de demain ? En 2001, l’internationalisation des attaques menées au nom du djihad et les réponses des gouvernements ont occulté un autre phénomène embryonnaire : les premières mobilisations actives pour défendre le vivant. L’Earth Liberation Front (ELF), inspiré de l’Animal Liberation Front (ALF) et créé en 1992, revendique des actions violentes (actions directes, sabotages, incendies, etc.), ce qui lui a value d’être classé en tant qu’organisation “éco-terroriste” par les services de renseignement américains. Ainsi est donc né, sous couvert de la lutte globale anti-terroriste – traduite à travers le fameux Patriot Act, la répression environnementale.

Celle-ci, au fil des années, pendant lesquelles la question climatique s’est emparée d’une place de choix dans l’agenda politique, demeure faiblement médiatisée. Une manière, peut-être, de dépolitiser (au sens propre du terme) les luttes au profit d’une écologie comportementaliste et individualiste, stratégie gagnante pour un néolibéralisme totalisant. 

Autrement dit, la radicalité est réprimée, puisqu’elle constitue, plus qu’un rapport de force, une véritable menace pour l’ordre établi. Il ne s’agit donc pas de faire montre de pathétisme et de larmoyer face à un militantisme devenu dangereux pour l’intégrité des personnes. Non, il est évident que cela implique une prise de risques sans commune mesure. Nous voudrions plutôt dénoncer le silence qui l’entoure et ses abus manifestes, oscillant entre état de droit bafoué et légalité répressive.

Une répression située et inégale

Mais qu’entend-on, exactement, par la notion de “répression écologiste” (1) ? De manière générale, on l’emploie pour désigner toutes les atteintes aux droits des militant.es (qui, certes, peuvent désobéir civilement et éprouver la conséquence de leurs actes). Cela peut aller d’une confrontation musclée avec les forces de l’ordre à l’intimidation, en passant par des formes encore plus graves, comme la censure, la traque judiciaire ou, tout bonnement, la mort.

Au premier abord, il ne fait pas de doute que la répression est ciblée et touche plus sévèrement certaines catégories d’activistes : les personnes racisées, d’ailleurs soumises directement par les inégalités climatiques ou celles résidant dans des pays au contexte politique instable. Plusieurs rapports, souvent méconnus, en attestent. Tel est le cas de celui produit par Global Witness, qui pointe les abus des gouvernements et agit pour les droits humains et écologiques des minorités, en 2019 : 212 leaders indigènes et défenseur.euses du vivant, toustes d’origine américo-latine (le Honduras en tête), ont péri du fait de leur activisme environnemental sur cette période (2). D’après l’association Front Line Defenders, ces derniers ont au moins trois fois plus de chance de se faire tuer que des militant.es dans d’autres domaines.

Les raisons convoquées et les moyens utilisés par les Etats et groupes privés sont pléthoriques. Un document intitulé “We will not be silenced” (“Nous ne seront pas réduits au silence”) et écrit sous la direction de CIVICUS Monitor, mentionne, entre autres, des interdictions de protester (il existe, dans le monde, des lois qui empêchent les mineurs de descendre dans les rues (3)), des campagnes de dénigrement orchestrées par des multinationales et même des figures étatiques ou la promotion d’un discours climatosceptique par certains médias conservateurs. Comme l’évoque le journal Reporterre, les tactiques de nature non-létales sont monnaie courante car “elles ne font pas les gros titres comme les assassinats, ce qui les rend d’autant plus utiles à ceux qui veulent écraser la dissidence” et “empêcher les gens de s’exprimer”.

Une répression qui ne dit pas son nom

Dans ce sens, on peut dire que les bruits de la répression sont largement étouffés au sein des démocraties. Au motif d’une construction historique des démocraties libérales, de nature représentative, qui a débuté aux alentours du 18e siècle, les dirigeant.es occidentaux.ales s’octroient le luxe de faire taire les opposant.es dans un silence atterrant. Lorsque ces atteintes sont rendues publiques, ils invoquent la violence légitime d’Etat, paravent à toute contestation citoyenne radicale.

En clair, la légalité est brandie en guise de légitimité, en remettant parfois totalement en cause les fondements d’un État de droit. Deux pays européens illustrent parfaitement bien ces dérives : la France et le Royaume-Uni. Ne prenons ici que des exemples succincts.

L’Etat français, déjà en retard sur ses objectifs fixés pendant l’accord de Paris en 2015 et condamné à plusieurs reprises par de hautes instances hexagonales, réprime ardemment. Les images de policiers ayant gazé à bout portant des bloqueurs écologistes en juillet 2019 sont éloquentes. La volonté affichée par des députés républicains et des marcheurs (Lrem) de faire entrer dans le cadre légal des mesures liberticides à l’égard des écologistes l’est tout autant. Au début de l’année 2021, Reporterre publiait un rapport parlementaire qui préconisait de « renforcer l’arsenal pénal » contre « les militants antiglyphosate, véganes ou antichasse », en citant les associations L214, Direct Action Everywhere, 269 Libération animale et Abolissons la vénerie. Sidérant ? C’est que les gouvernements successifs, socialiste ou macroniste, n’ont jamais hésité à déployer l’artillerie lourde pour faire taire la moindre opposition trop encombrante. En 2019, le ministère de l’Intérieur annonçait la création d’une cellule ouvertement destinée à protéger les agriculteurs.rices “des individus [qui] s’introduisent dans leurs exploitations agricoles et les bloquent”. En 2012, sous la présidence de François Hollande, la Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes était soumise à une tentative de démantèlement manu militari. Deux ans plus tard, le 26 octobre 2014, le militant écologiste Rémi Fraisse est tué à Sivens par une grenade assourdissante OF-F1, déjà utilisée durant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, les militant.es basé.es sur le site nucléaire de Bure ont fait l’objet d’une ultra-surveillance de la part des services de renseignement (en tout, on dénombre plus de 16 ans de temps d’écoute téléphonique cumulés par les autorités) et ont été jugé.es en juin dernier pour “association de malfaiteurs”. La confusion entre activisme écologiste et lutte anti-terroriste, durcie depuis les attentats de 2015, est patente.

De l’autre côté de la Manche, où l’on vante généralement les vertus du maintien de l’ordre “à l’anglaise » (y compris du côté des écolos…), le gouvernement Johnson criminalisait une action pacifique du mouvement de désobéissance civile Extinction Rebellion. 3500 personnes furent arrêtées et plus de 2 000 traduites en justice.

Force est de constater qu’à l’aube d’une massification des mouvements climat, la répression s’est considérablement accrue. Au vu des évènements récents, des feux grecs aux inondations chinoises, allemandes ou belges, des avertissements de plus en plus cinglants du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et de l’inaction des États, il ne fait pas de doute que la mobilisation va grandir. Et, avec elle, une accentuation générale et concertée de la répression écologiste.

(1) Nous reviendrons plus tard et plus en détails sur celle-ci.

(2) Signalons, toutefois, le travail du quotidien anglais The Guardian, qui répertorie assez correctement la répression écologiste. Voir l’article : “Environmental defenders being killed in record numbers globally, new research reveals”, paru le 13 juillet 2017.

(3) Voir le rapport “We will not be silenced”, en libre accès.